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samedi 27 juin 2015

Arbres

Cantal, été 2010


« Transportée, à moins d'une heure de Paris, en une contrée peuplée de créatures déconcertantes autant que volubiles, Claire découvrit aussi la forêt d'Île-de-France, limpide, docile, élégante, quadrillée d'allées cavalières, giboyeuse quoique cernée d'habitations et d'habitants, aménagée, arpentée, policée. Les arbres altiers, dont les plus notoires s'enorgueillissaient d'un nom, d'un pedigree, voire d'une légende que Véronique lui assena avec gourmandise, lui demeurèrent étrangers. Tant de faste et de verticale munificence heurtait ce qu'elle gardait en elle d'organique connivence avec les hêtres et les frênes du pays premier. Elle n'eût pas su le dire et ne le dit d'ailleurs pas ; elle posa sa main sur des écorces diaprées, s'adossa à des troncs vénérables, embrassa de l'œil les perspectives chatoyantes des sous-bois noyés de lumière neuve, mais ce paysage se refusait à elle, ou elle se refusait à lui ; il n'y aurait pas, il n'y eut pas de rencontre en dépit du généreux truchement de Véronique qui confessait son besoin de toucher terre, chaque fin de semaine, dans ce qu'elle appelait son pré carré, sans soupçonner à quel point ce mot de pré avait pour Claire un sens tout autre nourri de besognes réitérées au long cours des étés d'enfance. »

Les Pays, Marie-Hélène Lafon, Buchet-Chastel, 2012, pp.103-104


dimanche 4 janvier 2015

dimanche 14 décembre 2014

La Forme du voyage


Les films de papier

Dans son numéro 7 daté du printemps 1994, pp. 141-163, l'éphémère revue « Politiques », aux éditions Quai Voltaire à Paris, publie la première partie d'un récit du voyage accompli l'été 1993. La voyageuse avait choisi de suivre la frontière de l'ex-Urss, de la Pologne au delta du Danube, côtoyant des pays neufs pour elle, des pays si proches et si étranges.
Le récit de ce premier voyage en terr(A)INconnu(e) se veut « film de papier » et se présente sous la forme de planches : la page de gauche organise une sorte de voix-off assez sage et littéraire (une voix-off très marquée par celles des films de Chris. Marker) tandis que la page droite suit le récit oral du même voyage, plus impétueux, plus immédiat.
Il était déjà question de frontières, de voix, il était déjà question de la forme à donner à ces voyages aux frontières.
Le récit s'intitule « La Forme du voyage »















samedi 6 décembre 2014

samedi 17 mai 2014

Vers le blanc





Tu marches. Cela ne monte pas, cela grimpe. Les arbres exultent, les feuilles se déplient: la sève, partout. Pétales des cerisiers en fleurs, blancheur des troncs des bouleaux. Les neiges font cascader les torrents.








Un peu plus tard,  tu marches sur la plage. Le sable est chaud, l'air encore vif. Tu touches l'eau, tu n'y penses pas, tu la touches et ne la trouves pas froide. Tu marches dans l'eau, en direction du phare, il n'y a que l'horizon, la mer en allée avec le ciel, tu n'y pensais pas mais tu en as envie, elle est puissante, les vagues forment une légère écume, l'envie est désormais impétueuse. Tu formes un petit tas de tes vêtements sur le sable et tu entres nue dans la mer, plonges ton corps. Quelques minutes plus tard, tu revêts tes habits et le vent te sèche tandis que tu reprends ta marche.

dimanche 10 novembre 2013

Monologues de la boue, été 1




MONOLOGUES DE LA BOUE
TRAVERSÉE 1, été 2011

Border to border, frontière Ouest



 Nuit 1, jour 1
Tu songes au ciel et aux labours gras devenus plomb noir, sous un vent auquel rien ne vient dresser obstacle.
Le Haut-Pichot, Pas-de-Calais. Du coin de grange surplombant la cour intérieure d'une ferme où tu t'installes, tu entrevois le dos d'un vieux garçon voûté, en blouse bleue, qui pénètre dans une aile de ferme abandonnée aux poules, empestant le guano. Tu as frappé contre un carreau pour prévenir la mère, en tablier à carreaux, que tu dormirais là. Tu étales la couverture de survie sur une paille maculée de fientes de pigeon, ça roucoule, des poules viennent fouiller, glousser, gratter, la poussière de paille brûle tes narines. La pluie ne cesse pas, elle ruisselle luisante sur le chemin, le vent emporte les sombres nuages, l'eau fouette les tôles, charrie la terre des champs qui deviennent boue, des bulles d'eau glissent sur le goudron crevassé. L'obscurité semble verte, la pluie noire.


Arrivée à Boulogne-sur-Mer, Pas-de-Calais : immédiatement, les mouettes.


Une bande blafarde délimite les champs gonflés de pluie et le ciel noir.


T.E.R. Mer à UN EURO. Dans le bus en correspondance, des familles de gens très jeunes, avec plus de trois enfants, les parents fument. Encombrement de glacières, de parapluies. Deux jeunes ados s'ennuient, le bus ne démarre pas mais attend le T.E.R suivant. « Papa, t'as vu, y'a personne cette semaine. La semaine dernière, c'était tout plein, là, devant la gare, le bus il était bourré. » Ils se suspendent aux barres du bus, effectuent des tractions, bandent les muscles et demandent à leur père si c'était comme ça à l'armée. Le père, informe, est affalé sur un siège contre la vitre, vêtu d'un survêtement qui plisse, fatigué. Ses cheveux mi-longs sont peignés en arrière, son regard se perd en direction d'un couple plus jeune avec poussette, homme à la fine barbe, capuche, nerveux, brun, visage émacié, air oriental, femme cheveux et peau clairs, plus épaisse que son compagnon, qui se demandent s'il ne vaut pas mieux changer de direction et préférer, vu la météo exécrable, aller dans Boulogne-centre plutôt que partir sur une plage. Tout le monde a le même teint pâle, les mêmes habits délavés, le ciel est gris de pluie, le vent cingle, les nuages vont vite.


Équihen-plage, drapeau rouge, le sentier côtier t'offre à la furie du vent, tu agrippes les fougères, te coupes les mains. La mer en contrebas écume, tu ne sais plus si la bruine provient des embruns ou du ciel.
Un peu plus tard, tu bois une pression ambrée dans un café tapageur : ton anniversaire.


Nuit parmi les plumes et la paille, journées dans les averses, le vent, le ciel bas. Pays vert, aux champs rebondis, qui donne l'impression d'être dans la matière nuageuse, sans horizon. Tu avances dans le vert et la brume.





Tu veux photographier le sol comme une stèle, tu veux que cette terre sur laquelle ton regard tombe soit vue comme un paysage qui serait vertical, une peau à laquelle on ferait face, aux mille pores, scories, traces, scarifications. Tu veux qu'on perde l'échelle du paysage. Ton regard cherche des frontières, des franges. Tu fouilles les ombres des herbes, la limite entre les cailloux, les brindilles et le sol. Tu cherches ce qui détermine qu'on s'arrête ici plutôt que là-bas pour fonder une ville, délimiter un pays, pour parler une autre langue, cuisiner d'autres plats. Tu fouilles.


Devenir boue, s'enfoncer par les ongles, fouir, fouine, ronflement des fossés, pleurs des marcassins, des hérissons. Les bêtes qui ne parlent pas.


Tu marches dans le sable des dunes, étonnée devant le foisonnement végétal qui parvient à y pousser, le vent déplace le chemin, les nuages sont lourds, le drapeau rouge, un vent violent te bouscule, te déséquilibre, tu assures davantage encore chaque pas que tu poses sur le sol sur lequel tu avances.


Les forêts sont devenues colle jaune et boueuse dans laquelle tu dérapes, tombes brutalement. Les branches dont tu cherches à faire un appui cassent. Tu nettoies ton pantalon souillé de boue dans de longues feuilles trempées.


Une lumière noire éclabousse les feuilles.